Tadjikistan, là où les cycles osent

Période de voyage: juin 2010

Après deux semaines de douce léthargie parmi les œuvres somptueuses de Samarcande et Boukhara, assommés par le soleil, adoucis par les tchais ultra sucrés et les plovs bien gras, emplis de l’ivresse de cette Vie au rythme paisible, nous éprouvons une certaine mélancolie à l’idée de devoir quitter ces lieux si attachants. Mais il est temps de partir, d’autres aventures nous attendent. Nous quittons les merveilles des contes de Mille et une Nuits crées par la main de l’Homme pour en approcher d’autres autant plus imposantes, modelés par les forces de la Nature, l’artiste qui n’a pas d’égaux.

"Tadjikistan, là où les cycles osent" est le récit de notre passage à vélo à travers les montagnes sur une des routes les plus hautes et fascinantes du monde : la légendaire Route du Pamir.

 

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Col de Neizatash, 4137 mètres

De Samarcande à Dushanbe : on sent nos jambes !

Commençons par le passage de frontière car cette étape nous réserve toujours des surprises, souvent bien rigolotes. Après les frissons de la sortie d’Ouzbékistan (dollars planqués dans le cadre et enregistrements d’hôtel à la main mais pour finir pas réclamés) nous approchons le poste tadjik. Il est constitué de deux containers en fer bien abîmé par l’usure du temps et une barrière contrôlée par une jeune garde. Pour les démarches administratives et le contrôle des bagages, ce sont deux officiers qui s’en occupent, un homme et, étonnamment, une femme. Dans tous les pays musulmans que nous avons visités jusqu’à présent, nous n’avons jamais vu une femme exercer une telle profession. Au tempérament décidé et autoritaire, elle nous rappelle ces femmes manageurs des hôtels d’Almaty, Aral’sk ou Tashkent. Elle nous donne ses directives en criant des ordres en allemand (?!). Après les formalités écrites, l’autre officiel nous donne trois possibilités pour les bagages : 5 dollars pas de contrôle, 3 dollars pour en fouiller un seul, gratuit pour le service complet. Au regret de l’homme nous optons pour ce dernier. Par contre c’est madame qui s’en charge et commence donc à vider nos sacoches, une par une. Mais après avoir constaté qu’il y en a au moins six par vélo (nous sommes quatre), elle se fatigue vite de la tâche et nous donne son congé.

La route se poursuit vers est, à travers de vastes champs cultivés et des vertes prairies remplies de fleurs sauvages qui s’étendent jusqu’au flancs des premières collines brunes au nord et au sud. En passant par la petite ville de Pendjikent, nous changeons de l’argent au bazar. Ensuite, nous prenons un petit repas + sieste sur une confortable tapchana (table basse entourée de coussins) panoramique avec vue sur les montagnes à l’horizon et sur la vallée du Zerafshon, encore assez large en ce point du parcours. Les femmes musulmanes vêtues des longues robes colorées et le voile à la tête travaillent durement dans les champs verdoyants et les enfants nous saluent cordialement avec "salam-aleikum", en portant la main droite au cœur. Un geste simple, accompagné d’un échange de regard, un sourire qui met à l’aise, montre le plus profond respect que l’on se doit de restituer.

Plus on avance le long de la piste qui suit le cours des rivières, plus les montagnes se resserrent autour de nous. Le paysage est très changeant, parfois aride et rocailleux et parfois couvert d’énormes peupliers offrant leur ombre sur des petits villages construits aux jonctions de cours d’eau. Là-bas l’eau est bonne et fraîche, pas besoin de filtre ni de pastille chimique pour la purifier. Les maisons sont en terre avec le toit en tôle et bois. Le soleil nous tape constamment dessus et brûle la peau quand elle n’est pas sagement couverte, mais au milieu de l’après-midi du deuxième jour un orage soudain nous cueille de surprise. Nous trouvons un refuge dans la carcasse d’un minibus abandonné, où nous nous apprêtons à chauffer de l’eau pour un thé en attendant la fin de l’averse qui s’est rapidement transformé en tempête de grêle.

Cela nous a bien rafraîchi la soirée, mais au matin suivant le soleil est de retour. Notre intention est de monter voir le lac Iskanderkul situé à plus de 2'000 mètres d’altitude dans une vallée voisine, mais les intestins à Laeti se tortillent chaque jour d’avantage, au point de ne rien pouvoir avaler de la journée. Nous décidons de nous arrêter là où on est, quelques km après l’embouchure de la vallée. Arnau et Grégoire, nos amis avec lesquels nous pédalons depuis Baku, continuent la montée, avec la promesse de quelques belles photos à nous montrer le lendemain. Voilà donc un but raté pour nous mais en voyage il faut être flexible car la route est longue et dure. La pause a été bénéfique! Laeti se sent mieux, elle a pu manger et bien dormir et nous sommes en forme pour la suite.

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Pour rejoindre Dushanbe, capitale du Tadjikistan, il faut passer un col au dessus de 3'000 mètres. Il existe une route toute neuve, encore en construction qui passe à travers un tunnel de 5 km qui a été inondé par les fortes pluies du mois passé (pendant que nous nous relaxions à Samarcande), mais pourtant praticable malgré les travaux. Nous optons pourtant pour l’ancienne route, plus aventureuse et panoramique qui grimpe au col d’Anzob. Nous la découvrons en très mauvais état et désormais utilisée uniquement par les habitants du village d’Anzob. Mais le cadre est à couper le souffle, cette vallée sauvage oblige le passage entre des falaises vertigineuses le long d’un chemin sinueux, souvent assez large pour le passage d’une voiture seule. Pendant notre ascension nous apercevons de loin les cimes enneigés du col. Un pic au profil très esthétique nous rappelle vaguement le Cervin…

Plusieurs heures de moulinage nous mènent à Anzob. Le fait qu’un tunnel permet désormais de relier le Sud et le Nord du pays a pour conséquence d’isoler complètement ce village autrefois situé sur un passage obligé. L’état pitoyable de la route en est témoin. Tous les gens que nous croisons sur la route nous demandent où c’est que nous allons. Leur réponse est toujours la même: le col est bloqué par la neige, on ne peut pas passer... en plus il y a le tunnel… Nous, têtus, nous nous obstinons à ne pas les écouter car quelqu’un de l’observatoire météorologique, situé juste au delà du col, nous a informé par téléphone (en russe…) qu’avec un vélo on peut passer. Et c’est ce que nous racontons aux bonnes âmes qui se soucient pour nous… Peu après le village nous montons le camp pour la nuit qui à 2100 mètres d’altitude est plutôt frisquette.

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La neige bloque le col d'Anzob

Le lendemain nous attaquons le col de bon matin. La journée est magnifique, la route est raide et dure, parfois recouverte par une chute de pierres. Le sommet enneigé approche de plus en plus. Plusieurs heures plus tard, la route se termine en laissant place à des langues pentues de glace créées par des avalanches… impossible de passer avec nos vélos ultra-chargés si ce n’est qu’en faisant des périlleux aller-retour avec sacoches et vélo sur le dos… de plus, nous n’avons aucune idée de combien de km sont encore à parcourir dans ces conditions… La passage est bloqué, il faut renoncer. C’est à ce moment que je me dis que peut-être j’ai mal compris le monsieur au téléphone ou, comme il a dit, effectivement avec un vélo (sur le dos) on peut passer… Alors demi-tour! Ca fait du bien la descente! Mais nous ne regrettons rien, le paysage est indescriptiblement beau…

Les heures passent et presque 2000 m plus bas, nous remontons plusieurs km par la route principale, assez raide aussi. Avec un peu de chance on peut s’accrocher à un camion qui progresse lentement mais pas sans effort, car bien souvent on les voit arrêtés au bord de route. Seul les jambes du conducteur tadjik sont apercevables, le reste du corps étant enfilé dessous le véhicule pour des réparations… Des pierres abandonnées sur la route, servant à bloquer les roues, témoignent d’une panne récente… On se demande comment pouvaient-ils passer le col d’Anzob quand cette route n’existait pas… Epuisés, nous campons quelques km avant le tunnel.

Au réveil, nous découvrons ce fameux tunnel en train d’être construit par une entreprise chinoise. L’entrée est encore inondée. C’est l’occasion d'échanger un premier "ni hao!"… Ensuite nous chargeons nos vélos sur un pick-up et rentrons dans le tunnel de l’horreur, totalement immergé dans l’obscurité. A la sortie du trou noir, un décor montagneux de rêve se dévoile devant nous, une chaîne blanche en haut d'une vallée profonde. Nous nous régalons enfin les 80 km de descente jusqu’à Dushanbe, interrompus de temps en temps par un troupeau de chèvres qui empreinte le même chemin.

Dushanbe

Encore une fois, nous optons pour un logement dans un énorme, vide et lugubre hôtel "soviet style", froid dans son aspect extérieur, tout comme dans l’accueil du staff. Au 4ème étage, après 100 mètres d'un long couloir à parcourir, nous prenons place dans nos chambres à l’hygiène douteux, avec salle de bain glauque, à l’extérieur, tandis que nos vélos sont garés dans un petit local, sous la gentille et payante surveillance des "gardes de l’hôtel" qui, chaque jour, arrivent jusque dans notre chambre pour réclamer les sous. Parfois, ils ne se mettent même pas d’accord entre eux… heureux celui qui demande en premier… quelle ambiance! Mais dans ce local on y trouve un trésor laissé par la récente visite d’un voyageur à vélo: deux beaux pneus Schwalbe Marathon (qualité superbe!) encore en bon état. La bonne chose au bon moment vu que je viens de détruire le pneu chinois acheté au bazar de Tachkent; il n’a pas tenu 300 km…

 

Comme d’habitude, nous prenons les repères de la ville, c’est-à-dire, localiser le bazar, vraie caverne d’Ali Babà; trouver une "ploverie" de confiance et peut-être même un point internet. Laetitia s’occupe de retirer les permis GBAO commandés en avance, indispensables pour accéder à la région du Pamir. S’il reste du temps, on prend une douche et on fait notre lessive ;-P

 

L’événement joyeux de Dushanbe est le rendez-vous avec notre cher ami Stéphane, copain d’études en géographie et plus encore, qui travaille au Tadjikistan déjà depuis quelques temps. Quel plaisir de se revoir ici, si loin de notre pays natal.

 

Pour nos amis belges est venu le temps de partir, délais de visa obligent. C’est ainsi qu’après deux mois passés ensemble nous décidons de nous séparer. Une page se tourne. Nous n’oublierons jamais les émotions vécues à quatre qui nous ont unis. C’est un moment fort; avec une pointe de nostalgie nous échangeons un adieu rapide. Mais au fond du cœur l’espoir de se revoir, un jour.

 

Nous quittons l’hôtel pour nous installer dans la maison - bureau à Stéphane pendant quelques jours durant lesquels des fortes pluies ravagent le pays. Nous faisons la connaissance de Denishka, la loquace perruche à Firuza, collègue et coloq à Stéphane. Dès qu’elle se sent à l’aise avec notre présence, elle n’hésite pas à s’exhiber dans ses chants posée sur notre tête… et faire caca sur notre épaule.

De Dushanbe à Khorog: welcome to Gorno Badakhshan Autonomous Province

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Pour cet autre bout de route nous ne sommes pas seuls. Lena et Beni, un couple que nous avons connu à Samarcande, partage cette aventure avec nous. Avec les sacoches bien remplies de provisions nous prenons la route principale, la fameuse M41, qui nous mènera d’abord à Khorog, chef lieu de la région, et ensuite sur les hauts plateaux du Pamir. Un itinéraire alternatif est possible mais les fortes pluies ont détruit un pont et coupé le passage. Ce genre d’aléas naturels est le pain quotidien dans un pays où le 93 % du territoire est montagneux et les conditions climatiques hyper-sensibles.

 

Pendant plusieurs jours nous pédalons à travers des plaines alluviales (bien alluvionnées), traversons des rivières qui ont envahi et détruit la route, buvons l’eau des cascades, roulons sur des pistes poussiéreuses, grimpons des pentes raides et croisons le chemin avec des ânes sympas et des grands troupeaux de chèvres en route vers le pâturage ou se reposant à l’ombre d’un grand peuplier… Au fur et à mesure qu’on avance, le paysage change devenant de plus en plus aride, des sapins apparaissent et des oasis vertes abritent les petits et vivaces villages tadjiks. Le contact avec les autochtones démarre souvent avec les enfants, curieux, souriants et extrêmement accueillants. Lorsque nous nous concédons un jour de pause à côté d’un petit hameau, les habitants nous souhaitent la bienvenue en nous offrant de la nourriture, des spécialités locales comme du riz au lait, du yaourt frais, un goûter au noix ou à la mélasse.

Le passage de rivière plus délicat où il nous a fallu décharger les vélos, était quelques mètres avant le premier check point GBAO , comme pour marquer clairement l’isolement naturel de cette région.

 

Un col à 3258 mètres met une fois de plus nos jambes et notre souffle à l’épreuve avant une longue et fatigante descente jusqu’à la rivière Panj, séparant le Tadjikistan de l’Afghanistan et que nous remontons jusqu’à Khorog. Cette position géographique particulière se ressent aussi par une majeure présence militaire tadjike, et nous donne droit à un contrôle des passeports au début de la nuit. Par la suite nous décidons de planter la tente dans le jardin des gens plutôt qu’à l’extérieur, aussi à cause des mines anti-personnelles encore disséminées depuis l’époque soviétique, un peu partout sur le territoire frontalier. 

L’Afghanistan si près, si "arriéré", juste la rivière nous sépare... une route, des voitures et l’électricité côté tadjik, un sentier abrupt, des ânes et parfois l'électricité côté afghan … La vallée du Panj afghane, une région tellement coupée du reste du pays…

Vite! Le président arrive!

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Le Pamir Lodge à Khorog

Chef-lieu du GBAO, Khorog est une étape importante pour tout voyageur qui va ou vient du Pamir. Comme à Samarcande, il y a la guesthouse populaire où on se rencontre et on peut échanger des précieuses informations, surtout en cette période d’instabilité au Kirghizistan. Déjà sur la route nous avons croisé d’autres voyageurs en fin de visa obligés de se rendre rapidement à Dushanbe pour prendre un vol afin de quitter le pays ou de demander un autre visa, car la frontière kirghize est fermée. Mais il semble que la situation s’améliore. Nous regardons les nouvelles et sommes en contact téléphonique avec Arnau et Grégoire qui sont déjà sur la route du Pamir. Mais le réseau s’affaiblit… 

 

Les travaux frénétiques sont en train de changer le visage de la ville car le président est en "tournée" dans le pays… Sur le chemin prévu pour le passage du convoi on refait rapidement une route toute neuve mais avec une durée de vie probablement très limitée, on repeint les bornes et les balises, on nettoie, on déplace le bazar car réputé comme trop sale et chaotique, avec des cailloux blancs on écrit des messages de bienvenue sur le flancs des montagnes environnantes, on prépare des chorégraphies au son du tambourin avec des groupes d’enfants en habits traditionnels…

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Stéphane

Comme dans tous les stops de quelques jours nous en profitons pour nous reposer, faire des lessives et des courses, un peu d’Internet à vitesse réduite, des copieux repas dans un restaurant indien (finalement Laeti peut manger, car dans ce pays la viande constitue la majorité des plats), raccommoder les habits, essayer désespérément d’alléger le poids de nos sacoches (adieu chaussons de grimpe jamais utilisées), soigner les intestins à Laeti qui recommencent à faire des histoires, et d’autres choses assez importantes, comme demander à plusieurs reprises un tampon sur le visa qui semble être obligatoire sans jamais réussir à l’obtenir et… regarder le match de la Suisse contre l’Espagne (oui oui celui où on a gagné d’une manière misérable…) dans les bureaux de la GTZ avec l’ami Stéphane, qui entretemps est rentré à Khorog.

Le corridor de Wakhan

De nouveau sur la route, mais pas la M41! Nous avons choisi de remonter le Panj à travers le corridor de Wakhan, longue vallée dont les deux versants se trouvent dans deux pays différents, Tadjikistan et Afghanistan, et le bout oriental donne dans le Xinjiang, en Chine. Pendant quelques jours nous voyageons avec Roman et Esther sur cette route magnifique, en montant en altitude à chaque coup de pédale. Les pentes brunes et lisses des montagnes sont frappées sans pitié par un soleil qui est roi dans ce ciel balayé de nuages aux formes les plus insolites qui changent d’instant en instant. Et quand on atteint les 3000 mètres d’altitude on commence à apercevoir de loin, côté afghan, les sommets enneigées du redoutable massif de l’Hindu Kush.

Un soir, nous sommes invités par Milli, marchand pamiri qui mâche quelques mots d’allemand, à passer la nuit dans sa maison dans un village situé quelques km après Ishkashim. Nous découvrons ainsi la maison traditionnelle pamiri. A base carrée, elle se compose d’une pièce principale pratiquement vide et avec une seule fenêtre se trouvant sur le plafond, au milieu. Cinq piliers portant les noms de prophètes chiites (Ali, Hassan, Mohamed, Hussein et Fatima - les pamiris sont ismaéliens, version de l’islam caractérisée par une grande tolérance et l’absence de mosquées) soutiennent le toit. Dans un coin, on trouve une petite cuisine et, en général vers l’entrée, il y a une autre petite pièce dans laquelle j’ai pu entendre une télé (faut bien l’avoir quelque part :-)). Nos hôtes y ont dormi cette nuit mais je crois que normalement ils dorment et mangent dans la pièce principale. Nous ôtons nos chaussures et nous nous asseyons sur le sol rehaussé et vêtu de tapis aux abords de la pièce. Pendant que Milli nous parle du Badakhshan et ses sources d’eau minérale chaude, sa femme et sa fille, en bonnes musulmanes et maîtresses du foyer, nous servent à manger. Puis vient le thé noir très sucré auquel on ajoute du lait (de mouton ou de yak) ainsi qu’une belle boulette de graisse (aussi de mouton ou yak). Mon estomac en train de se tortiller j’arrive à refuser poliment ces rajouts.

Pour rejoindre la Pamir highway depuis la vallée de Wakhan il faut passer par un splendide col, notre premier au-dessus de 4000 mètres, qui nous offre une vue époustouflante sur la chaîne de l’Hindu Kush afghan. Nous avons quitté Roman et Esther et rencontré Ed et Helen avec lesquels nous pédalons pour deux jours. Le soir, assis au sol en train de cuisiner nous pouvons contempler ce paysage inouï (clin d'oeil pour Arnau), ces pics blancs à peine éclairés par la lueur des étoiles. Nos corps s’acclimatent aux conditions climatiques au fur et à mesure qu’on monte. Les nuits sont très froides, la route en très mauvais état, le sentiment d’isolement augmente avec l’altitude.

La route du Pamir

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Quelques km avant Murghab

Et finalement nous atteignons le haut plateau du Pamir. Le vent souffle heureusement dans notre direction ce jour-ci et la route est en bon état, complètement déserte. La paysage est… lunaire. Les couleurs semblent être plus saturés et les contrastes plus forts. L’air est si pur et pauvre en oxygène. La vue se perd très loin dans l’horizon. Nous pédalons dans ce désert d’altitude jusqu’à Murghab, chef lieu du Pamir oriental. Sur notre chemin, seulement quelques yourtes kirghizes, un village peuplé de tadjiks et kirghizes ainsi que les immanquables moutons, yaks, vautours et une espèce de marmotte, habitent ces lieux immergés dans un silence jamais entendu. Un jour de repos à Murghab nous permet d’approcher le mode de vie de la population d’ethnie kirghize, bien différent de la culture persane des tadjiks. Nous pouvons reprendre les forces, faire des provisions au bazar et essayer vainement d’obtenir ce bénit-maudit tampon sur le visa. C’est la première fois que nous ne sommes (peut-être) pas en règle avec nos papiers en Asie Centrale. Ce n’est pas une belle sensation mais il faut qu’on avance.

Un col à plus de 4600 mètres, le plus haut sur notre chemin, et plusieurs jours de vélo nous séparent de la frontière kirghize. Des kilomètres et des kilomètres à pédaler sans mot dire, le sourire aux coins des lèvres et l’émotion dans le cœur. Quotidiennement, le vent se met à souffler à partir de 11h, parfois en nous fouettant de la neige glacée sur le visage, pour ne disparaitre qu’à la tombée de la nuit. Malgré l’air glacial qui pique les narines à chaque inspiration, le soleil nous réchauffe pendant la journée, en asséchant tout avec la complicité du vent. On le sent sur notre peau, nos lèvres gercent, nos nez craquèlent et des entailles apparaissent aux plis de nos doigts. L’eau se raréfie, souvent elle stagne dans des lacs salés. Le soir, le vent tombe laissant ce silence qui fait presque mal aux oreilles envahir l’espace immense entouré de hauteurs enneigées. On cuisine sous tente pendant que la nuit tombe, les étoiles apparaissent et la température descend vite au-dessous de zéro. Nous nous serrons dans nos doudounes le temps de manger, pour ensuite se réchauffer l’un l’autre dans nos sacs de couchage jumelables.

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Un iceberg dans la bouteille

Le matin nous trouvons l’eau congelée dans nos bouteilles, la toile de tente rigide et recouverte par une fine couche de neige… On rencontre peut-être 4 véhicules par jour, et encore ce sont des jeeps avec des touristes se rendant au Kirghizistan… Heureusement nous ne croisons personne revenir sur ses pas et Arnau & Grégoire ont certainement pu passer la frontière. Tout va bien donc… à part ce vent sans pitié auquel il faut se résigner et juste avancer comme on peut, en faisant le double d’heures et le double d’effort… Mais le cœur palpite pour l’émotion et aussi pour l’altitude, car nous l’avouons, nous avons poussé nos vélos sur le derniers mètres du col d’Ak-Baital, à 4655 mètres. Face à la Nature, l’humilité est sagesse, la fierté peut se payer cher. N’oublions donc pas de respirer! Et on l’a fait! Nous avons atteint ce cap, juste le temps pour une photo, pas une de plus, et puis descente car on se les caillent! Cela ne dure pas longtemps, voici notre récompense: des kilomètres de piste pourrie en tôle ondulée, pleine de trous, gravier et gros cailloux… de quoi rouler à 5 km/heure en se détruisant les fesses pour un long moment. Mais patience, ce n’est pas grave, tout autour est tellement beau!

 

Nous passons au village de Karakul qui se trouve sur le bord d’un lac de haute montagne, d’une couleur azure clair qui contraste avec le brun des montagnes arides et le blanc de la neige. Le ciel bleu foncé est le miroir de l’eau. Nous achetons quelques provisions dans une de ces petites épiceries impossibles à trouver sans demander aux gens car situées dans une maison en torchis comme toutes les autres, sans aucune indication. On ne trouve pas grand-chose: des soupes chinoises, des biscuits… Probablement les voyageurs qui nous ont précédés ont vidé le stock de snickers, mince! Nous en avons besoin car un nuage gris bien chargé vient vers nous. La Nature nous décharge ses forces dans la tronche, tempête de vent et giboulée pendant que nous approchons un col. Il n’y a rien d’autre à faire que baisser la tête et mouliner… 

 

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Le col dans le "no man's land" entre Tadjikistan et Kirghizistan

Et un beau matin, après plusieurs jours sans se trouver face à une âme sauf la nôtre, nous arrivons à la sortie tadjike, ce poste frontière si reculé que le peu de gens présents en même temps nous donnent l’impression d’une foule! On commence à discuter en russe: d’où nous venons, où nous allons, si nous aimons le Pamir, combien coûte le vélo… Un militaire me demande d’ouvrir la sacoche de guidon… pendant que je lui montre la radio, le couteau suisse et les jumelles, il me demande quel métier fait mon père…Quand je lui répond qu’il est« flic », il ferme ma sacoche et nous laisse passer… Aucune question concernant ce fameux tampon sur le visa. Le poste kirghiz est 1000 mètres de dénivelé plus bas. Mais d’abord, un petit col jusqu’au bouquetin!

 

Et voici le diapo! 114 photos...

 

 

 

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Commentaires: 7
  • #1

    Mickaël (samedi, 21 mai 2011)

    Salut aux intrépides voyageurs !!! Quel beau récit ! J'ai regardé par curiosité où se trouve Anzob et suis tombé sur une vidéo youtube du tunnel... Cela relève presque du canyonning et je crois qu'un casque aurait été plus utile que des chaussons d'escalades ici ahah. Bonne continuation et profitez bien de votre liberté !!!

  • #2

    Steph (dimanche, 22 mai 2011 10:09)

    Définitivement le plus beau pays du monde... je vous attends pour quand vous y reviendrez au retour :-)

  • #3

    Fabio (mardi, 24 mai 2011 10:48)

    Ciao belli! Contenti di sapere che tutto va bene!
    Parto in macchina da Praga fine luglio e dovrei essere in zona in agosto! Fammi sapere dove sarai! BAcioni e abbraccioni!
    Fabio
    pippisamurai hotmail.com

  • #4

    Damien (mardi, 24 mai 2011 17:01)

    Moi aussi je veux faire "Nicolas Bouvier"!! Ouiiiii!
    Ca a pas l'air facile tous les jours, les amis... mais quelles merveilles. La Suisse est-elle loin? Années lumière à coup de pédales?
    Merci pour ces textes: quel pied!
    Grrros bisous à vous deux.

  • #5

    Piuz Charly (jeudi, 04 décembre 2014 20:19)

    Hermance,le 4-12 .Bonsoir, magnifiques récits et images.Je veux aller en 2015 au Kaz.. Kirgh.. Tadjik.. et Uzbek.. en side-car.Je suis a la recherche de guest-house ou budget hôtel avec jardin ou parking dans ces pays principalement le Tadjik.. J'habite a Hermance(GE) .Un contact soit mail,soit tel O22 751 13 49) soit un RDV (je me déplace)seront les bienvenus.Merci d'avance.A plus Charly Piuz

  • #6

    Laetitia (mercredi, 10 décembre 2014 12:33)

    Bonjour Charly pourrais-tu me transmettre ton adresse email afin que l'on puisse communiquer? Merci

  • #7

    piuz charly (jeudi, 25 décembre 2014 21:02)

    charly.jeudi 25 dec. cBonsoir,excusez-moi du retard Laetitia.N ai pas ouvert le site ni la boite mail.Mon site:charlespiuz@yahoo.fr Bonnes fetes. A plus Charly